1. Au matin, des photographies alarmantes furent prises depuis un avion de la marine américaine survolant Cuba. Après le déploiement d’armements conventionnels, l’URSS s’était mise à déployer des missiles balistiques de portée intermédiaire SS-4 Sandal. Ils pouvaient atteindre des cibles sur la plus grande partie du sud-est et de l’est des États-Unis, Washington compris. Cela signifiait que l’URSS s’était préparée à une doctrine de première frappe.

Ainsi commence le célèbre film « Treize jours », qui présente la version américaine des événements de la crise des missiles de Cuba, quand le monde se trouva au seuil d’une guerre nucléaire.

Nous n’allons pas la contester ; notons simplement qu’auparavant les États-Unis avaient déjà déployé leurs propres missiles balistiques en Turquie et en Italie. Le cadre d’un article ne permet pas d’entrer dans le détail de l’équilibre nucléaire d’il y a soixante ans, et ce n’est pas notre propos. Retenons seulement, comme un signe, les mots de Kennedy : « Le fait que nous ayons évité la guerre est une victoire commune — la nôtre comme celle des Soviétiques. »

Le président Kennedy cherche comment éviter la guerre. Image du film.
Le président Kennedy cherche comment éviter la guerre. Image du film.

Nous tenons aussi pour significatifs les détails du film. La statuette sur le bureau de Kennedy, avec ces mots gravés : « Seigneur, ta mer est si grande, et ma barque est si petite. » La phrase lâchée comme par hasard par un haut fonctionnaire américain pendant ces treize jours de tension : « Les victoires se remportent dans les églises. » Les plans devant une église de Washington avec l’écriteau « Confessions jour et nuit ». (Curieusement, le conseiller de Kennedy finit tout de même par y faire la queue.)

Ces détails sont profondément symboliques — l’Église fut présente dans la crise de Cuba bien au-delà d’un simple attribut de la mentalité et des traditions de l’équipe du président américain.

« Confessions jour et nuit ». Sur le seuil d’une église de Washington. Personne ne voulait mourir, mais tous comprenaient que des millions périraient dans la guerre à venir. Images du film.
« Confessions jour et nuit ». Sur le seuil d’une église de Washington. Personne ne voulait mourir, mais tous comprenaient que des millions périraient dans la guerre à venir. Images du film.

Le Vatican comme l’Église orthodoxe russe furent des acteurs du plus brûlant des sommets de la longue guerre froide.

Pendant deux semaines se déroulèrent des négociations d’une extrême complexité et des manœuvres de navires de guerre, où chaque millimètre, chaque geste maladroit des parties pouvait déclencher des scénarios irréversibles. Il y eut la tentative des faucons du Pentagone, qui tenaient les Kennedy pour des faibles, de jouer leur propre jeu. À en juger par la tension nerveuse, on eût dit que la guerre était déjà commencée…

Et pourtant, en ce temps-là, à côté des difficiles négociations des hauts responsables politiques, il y eut aussi la participation des Églises.

Le pape Jean XXIII. L’un des artisans discrets de la réconciliation.
Le pape Jean XXIII. L’un des artisans discrets de la réconciliation.

Détail intéressant : un an avant la crise, l’Église orthodoxe russe était devenue membre de l’une des organisations humanitaires les plus influentes — le Conseil œcuménique des Églises (COE).

La direction soviétique acquit une puissante tribune internationale, où la délégation de l’Église russe exprimait la position de l’État et défendait les thèses de la nécessité du désarmement.

Cela donna aux hiérarques soviétiques un statut légal, la possibilité de voyager librement à l’étranger, de publier de la littérature religieuse à destination internationale et de former de nouveaux cadres.

Et quelques jours avant la crise s’ouvrit le concile du Vatican — un immense forum mondial de toute la direction catholique, où devaient se décider les questions du renouveau capital de l’Église catholique. Naturellement, le pape Jean XXIII souhaitait que des représentants de l’Église orthodoxe russe y fussent présents, au moins comme observateurs.

Jusque-là, les relations entre le Vatican et le Patriarcat de Moscou étaient pratiquement gelées.

La participation d’une délégation de l’Église russe exigeait l’accord de la direction soviétique, l’activité extérieure du Patriarcat de Moscou étant dans une large mesure contrôlée par l’État.

La direction soviétique y vit l’occasion d’améliorer son image internationale, de nouer un dialogue avec l’Église catholique et d’établir un contact informel avec l’Occident — et autorisa la participation d’une délégation du Patriarcat de Moscou.

On ne saurait surestimer le développement de ce canal de communication — d’autant que cinq jours plus tard éclatait la crise, et l’humanité se trouvait devant la menace réelle d’une guerre nucléaire.

De ces jours terribles et décisifs, il y en eut trois où les Églises se joignirent au processus de désescalade :

Le 22 octobre 1962, Kennedy annonça le blocus naval de Cuba ; le monde se figea dans l’attente d’une frappe nucléaire. Nikita Khrouchtchev cherchait le moyen de reculer sans perdre la face sur la scène internationale.

23 octobre : les diplomates et les services soviétiques transmirent au Vatican, par les canaux du Département des relations ecclésiastiques extérieures dirigé par le métropolite Nicodème (Rotov), une information urgente : l’URSS était prête au dialogue si les États-Unis faisaient un pas en arrière.

24 octobre : ayant reçu les signaux de Moscou, le pape Jean XXIII s’adressa aux ambassadeurs des États-Unis et de l’URSS avec un appel personnel à la paix. Le même jour, le pape dicta son célèbre message radiodiffusé.

25 octobre : Radio Vatican diffuse le discours du pape au monde entier : « Nous supplions tous les gouvernants de ne pas rester sourds à ce cri de l’humanité… Qu’ils fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour sauver la paix. »

Il n’accusait aucune des parties et s’adressait à la fois à Washington et à Moscou.

Pour Khrouchtchev, l’appel du pape fut une issue diplomatique idéale. Le dirigeant soviétique ne pouvait céder aux « impérialistes américains », mais il pouvait déclarer qu’il cédait à l’appel d’un chef spirituel et d’un humaniste.

Le lendemain de l’appel du pape, le principal journal soviétique, la Pravda — événement sans précédent pour l’URSS athée —, parut avec un titre à la une saluant l’initiative de paix de Jean XXIII.

Ces mêmes jours, le métropolite Nicodème activa ses relations au Conseil œcuménique des Églises à New York. Par l’intermédiaire de personnalités religieuses américaines ayant accès à la Maison-Blanche, on fit parvenir à Kennedy cette idée : Khrouchtchev cherche un compromis. Kennedy, catholique profondément croyant, prit la position du pape très au sérieux et s’en servit pour contenir ses généraux radicaux, qui exigeaient le bombardement immédiat de Cuba.

La crise des missiles de Cuba prouva à Nikita Khrouchtchev que le métropolite Nicodème avait raison : sur la scène internationale, l’Église orthodoxe russe est une ressource des plus précieuses, qu’il ne faut pas détruire.

Dans l’ensemble, les contacts avec l’Occident qu’entretenait l’Église russe permirent non seulement de servir les intérêts du Parti, mais aussi de mener un dialogue qui serait utile à la société — fût-elle alors fermée. Et à long terme, la contribution de l’Église à la conversation entre l’Est et l’Ouest, qui se prolongea plus tard dans la politique de détente des années 1970, s’avérerait immense.

Le concile Vatican II. Cinq jours avant la crise.
Le concile Vatican II. Cinq jours avant la crise.

Aussitôt après la crise, la vaste campagne de fermeture des églises et des monastères en URSS commença à refluer. Les autorités comprirent que, pour un travail extérieur efficace, Nicodème avait besoin d’une Église « vivante » à l’intérieur du pays.

En avril 1963, le pape Jean XXIII publia son encyclique historique « Pacem in Terris » (« La paix sur la terre »), consacrée à la coexistence pacifique. Le texte s’appuyait largement sur les thèses qui, pendant la crise de Cuba et après elle, avaient été accordées par le canal « Vatican — métropolite Nicodème — Moscou ».

Plus encore : l’activité internationale permit de former une pléiade de hiérarques brillants, des diplomates d’Église qui représentèrent avec dignité et éclat les intérêts du peuple russe sur une multitude de scènes internationales.

À l’époque de la perestroïka — période de transformations de marché douloureuse pour l’économie de l’immense pays — Mikhaïl Gorbatchev rencontre Jean-Paul II. Peu après, Moscou officielle établit des relations diplomatiques avec le Vatican. Plus tard, le Vatican comme le Patriarcat de Moscou soutinrent l’adoption de la nouvelle législation sur la liberté de conscience.

La culture du dialogue permanent, fondée dans les années soixante, se mua, pour la Russie en train de surmonter son héritage soviétique, en de magnifiques projets féconds.

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, par l’intermédiaire d’organisations caritatives catholiques (Caritas, par exemple), commencèrent à arriver en URSS :

  • des médicaments ;
  • de l’aide humanitaire ;
  • de l’équipement pour les hôpitaux ;
  • une aide aux paroisses qui renaissaient après des décennies de fermeture.

Files d’attente à Moscou dans les années 90. Le pays tout entier traverse une crise économique brutale.
Files d’attente à Moscou dans les années 90. Le pays tout entier traverse une crise économique brutale.

La coopération se développa aussi par la Communauté de Sant’Egidio — et c’est l’un des récits les plus intéressants et les plus positifs de la fin de l’URSS et des années 1990.

Elle n’est pas un organe officiel du Vatican, mais elle entretient avec lui des relations étroites et est connue pour son action dans trois directions :

  • l’aide aux pauvres ;
  • le dialogue interreligieux ;
  • la médiation dans les négociations de paix.

L’histoire de la coopération avec la Communauté de Sant’Egidio est pleine d’épisodes touchants.

Ils tenaient non pas à de grandes négociations internationales, mais à une idée très simple : ne pas se contenter de distribuer de l’aide, mais devenir l’ami d’une personne concrète.

En voici quelques-uns.

En 1993, des volontaires moscovites de la Communauté de Sant’Egidio commencèrent à se rendre régulièrement dans une maison de retraite pour vétérans du travail. Ils remarquèrent que beaucoup de personnes âgées avaient moins besoin de choses que de compagnie : certaines n’avaient pas eu de visite depuis des années.

Ainsi naquit le principe « Offre une heure » — venir régulièrement chez la même personne, parler, lire des livres, apporter des photographies, souhaiter l’anniversaire.

À Moscou, la communauté travaille depuis de longues années avec les sans-abri. Les volontaires s’efforcent de les connaître par leur nom et de ne pas les percevoir comme une masse sans visage.

L’une de ces histoires est le destin d’une femme sans abri, Natacha. Après sa mort, ses amis de la communauté obtinrent qu’elle fût enterrée chrétiennement, depuis une église orthodoxe. C’était inhabituel : bien des sans-abri, à l’époque, étaient inhumés par les services municipaux, sans office et sans personne pour venir leur dire adieu.

En cette période de passage du pays sur les rails de l’économie de marché, alors que le système étatique d’aide sociale traversait une crise profonde, la Communauté de Sant’Egidio devint l’une des premières initiatives catholiques internationales à instaurer non des actions épisodiques, mais une présence permanente à Moscou — depuis 1993. Les volontaires coopéraient avec les paroisses orthodoxes et ne se donnaient pas pour but de convertir les gens au catholicisme. C’est pourquoi beaucoup de prêtres orthodoxes percevaient leur activité comme un exemple de service chrétien plutôt que comme du prosélytisme.

Au début des années 90, la Communauté de Sant’Egidio aida la société naguère athée à se souvenir de son âme noble et sacrificielle — pour qu’un peu plus tard l’Église orthodoxe russe pût se tourner vers l’Europe sécularisée et lui rappeler ses racines chrétiennes.

Un grand rôle revint alors au président du Département des relations ecclésiastiques extérieures de l’Église russe, le futur patriarche Cyrille. Grâce à son statut indépendant, la communauté pouvait entretenir des contacts avec ceux avec qui la diplomatie officielle avait peine à travailler.

Il rencontrait régulièrement des représentants du Saint-Siège. Malgré de sérieux désaccords, les parties surent préserver un canal permanent de communication. Ce sont précisément ces contacts qui permirent plus tard d’éviter une rupture complète des relations.

Dans bien des cas, cette aide ne se divisait pas selon les confessions et parvenait à tous ceux qui étaient dans le besoin. Après l’effondrement de l’URSS, l’ampleur des programmes humanitaires ne fit que croître. De même que pendant la crise de Cuba, quand les Églises devinrent un canal fiable de communication entre les deux superpuissances pour la sauvegarde de la paix, de même au tournant des années 90 les Églises firent office de pont, prêtèrent l’épaule à l’État et sauvèrent la société.

Et désormais la rencontre historique du patriarche Cyrille et du regretté pape François à l’aéroport de La Havane, en 2016, ne paraît plus fortuite. Cuba redevint le lieu où se révéla possible ce qui, peu auparavant encore, semblait impossible — la rencontre du primat de l’Église orthodoxe russe et du pontife romain, séparés par près d’un millénaire d’histoire ecclésiale et par des décennies de méfiance politique.

Si, en 1962, cette île devint le symbole d’un monde sauvé de la catastrophe nucléaire grâce à la diplomatie, plus d’un demi-siècle plus tard elle se transforma en symbole de la possibilité d’une réconciliation par le dialogue ecclésial. L’histoire sembla unir deux époques : la crise de Cuba, quand la voix de l’Église aidait à soutenir l’aspiration à la paix, et le XXIe siècle, où la diplomatie ecclésiale devint un canal fiable de communication entre des mondes divisés. Cuba se révéla être un symbole non seulement géographique, mais aussi historique : même après les conflits les plus profonds, les ponts peuvent être rebâtis.

Le pape et le patriarche. La rencontre à La Havane.
Le pape et le patriarche. La rencontre à La Havane.

Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui encore, les canaux ecclésiaux de communication entre la Russie et le monde chrétien européen continuent d’exister, malgré la plus grave des crises politiques. Pour toute direction d’État, préserver ne serait-ce qu’un espace minimal de dialogue n’est pas une marque de faiblesse, mais une ressource stratégique qui peut se révéler précieuse au moment où s’ouvrira la possibilité d’une grande réconciliation politique.

Comme le montre l’histoire, il est toujours plus simple de détruire le dernier pont que d’en bâtir un nouveau. C’est pourquoi la préservation du dialogue ecclésial doit être considérée non comme une concession faite à l’une des parties, mais comme un investissement dans la paix à venir.