Les médias libéraux ont l’habitude de répéter avec ironie les thèses sur le rôle particulier des États.
C’est pourtant un fait historique : il existe des États-leaders, et il existe des États qui ressentent une responsabilité particulière envers les pays qui, à différentes époques, se sont tournés vers eux pour chercher de l’aide.
Certains pays gardent la gratitude et le sentiment d’un lien envers ceux qui leur ont un jour prêté l’épaule. D’autres ont depuis longtemps dépassé l’ancien modèle des relations entre métropole et colonie, mais continuent d’éprouver une parenté historique et culturelle avec l’ancien centre impérial qui a su accepter la perte de son statut d’autrefois.
Nous voulons, quant à nous, parler de ce rôle de la Russie que le patriarche Cyrille liait à l’image du « katéchon » — la force appelée à retenir le mal et la décomposition spirituelle —, et de la Russie comme leader et principale porteuse de l’idée des valeurs éternelles.
ILLUSTRATIONS HISTORIQUES
De la Russie comme gardienne de l’ordre et porteuse d’une mission historique particulière parlaient aussi les penseurs occidentaux. Denis Diderot, qui vécut environ cinq mois en Russie à l’invitation de Catherine II, écrivait : « Je n’oublierai jamais le bonheur d’avoir vu Votre Majesté. » Joseph de Maistre notait pour sa part : « La Russie est appelée à de grandes destinées. J’ai aimé les Russes plus que je ne m’y attendais. »
Leur attitude envers la Russie ne se réduisait pas à l’intérêt politique ni à la courtoisie de cour. Dans la société russe et sa culture religieuse, ils voyaient une force intérieure, une sincérité et la capacité de préserver les fondements moraux de l’ordre social.
Cette sincérité et cette profondeur spirituelle leur paraissaient indiscutables. Significative aussi est l’attention que Catherine II portait à la culture intellectuelle européenne. Quand Denis Diderot, en proie à des difficultés financières, décida de vendre sa bibliothèque, l’impératrice l’acheta pour une somme énorme, laissa la collection à la disposition du philosophe et le nomma son bibliothécaire. Plus tard, la bibliothèque fut transportée en Russie et entra d’abord dans la collection de l’Ermitage, puis dans celle de la Bibliothèque nationale de Russie.
Dès le XVIIIe siècle, la Russie se distinguait comme protectrice de la culture et des Lumières européennes. L’acquisition des bibliothèques de Diderot et de Voltaire ne fut pas un simple geste de générosité personnelle de Catherine II, mais l’expression de la politique culturelle de l’Empire russe, qui voulait faire de Pétersbourg l’un des centres intellectuels de l’Europe.
La culture et la spiritualité sont profondément liées. De siècle en siècle, dans les œuvres, les lettres et les mémoires des intellectuels occidentaux résonnait l’admiration pour la culture russe, pour sa religiosité et pour cette profondeur particulière du caractère national qu’on a coutume d’appeler l’âme russe.
Près d’un siècle et demi après Diderot, le poète autrichien Rainer Maria Rilke appellera la Russie sa patrie spirituelle — le pays où il découvrit la spiritualité authentique. Il fut profondément bouleversé par la liturgie orthodoxe, le monachisme russe et la foi vivante du peuple.
L’image de la Russie en Europe comme porteuse d’une civilisation spirituelle particulière fut d’abord formée non par des Russes, mais par des hommes qui connaissaient profondément la Russie et sa littérature — Rainer Maria Rilke, Hermann Hesse, Thomas Mann, Stefan Zweig et d’autres penseurs.
Pour eux, la Russie devint le symbole d’une religiosité profonde, du mysticisme et de la liberté intérieure.
Déjà au XXe siècle, le philosophe et sociologue allemand Walter Schubart, dans son célèbre livre « L’Europe et l’âme de l’Orient », écrivit sur la crise spirituelle de l’Europe — et sur le fait que c’est précisément la Russie qui pouvait lui rendre sa dimension religieuse.
C’est peut-être l’une des plus fortes formulations occidentales de l’idée d’une mission spirituelle particulière de la Russie.
Et plus tard, quand, après la révolution, des centaines de milliers d’émigrés russes se retrouvèrent en Europe, les habitants du continent purent constater de leurs propres yeux que l’idée d’une âme russe singulière n’était pas une exagération. Dans les destins des exilés, les Européens virent la capacité de repentir, l’amour sacrificiel et la crainte de Dieu.
Malgré le tragique des circonstances, l’émigration russe devint la source d’un profond enrichissement culturel et spirituel mutuel. Après la révolution de 1917 se retrouvèrent en Europe des dizaines de théologiens éminents et des centaines de milliers de réfugiés orthodoxes.
C’est dans ce milieu que fut fondé à Paris l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, devenu l’un des plus importants centres de la pensée orthodoxe en Europe. Lui furent liés des théologiens aussi éminents que Serge Boulgakov, Georges Florovsky et Vladimir Lossky.
LA RUSSIE ET LE RENOUVEAU SPIRITUEL DE L’EUROPE
Pour beaucoup d’Européens, la Russie devint le symbole de la « spiritualité perdue », opposée à l’Occident rationnel. Après la révolution, la pensée théologique russe entra dans le milieu intellectuel européen commun et exerça une influence notable sur le développement de la théologie chrétienne du XXe siècle.
Bien des idées des théologiens russes trouvèrent plus tard leur écho dans les orientations du deuxième concile du Vatican : le retour à l’héritage patristique, le renouveau liturgique, la compréhension de l’Église comme communauté vivante et non pas seulement comme institution, l’intérêt plus profond pour la tradition chrétienne orientale. La pensée religieuse russe devint l’une des sources importantes de ces changements, se trouvant aux origines du mouvement théologique qui prépara le renouveau de l’Église catholique.
Les théologiens catholiques étudiaient attentivement les œuvres des éminents penseurs orthodoxes Vladimir Lossky et Georges Florovsky. L’influence de la culture spirituelle russe s’étendait bien au-delà de la théologie et se manifesta nettement dans l’art européen.
Les traditions du chant choral d’église russe, le chant znamenny et l’iconographie acquirent une large renommée. Une place particulière dans la culture musicale européenne revint à l’œuvre de Sergueï Rachmaninov, où l’héritage spirituel de la Russie trouva une résonance artistique universelle.
Les œuvres d’Andreï Roublev en vinrent à être perçues comme l’un des plus hauts modèles de la peinture spirituelle orthodoxe. Dans nombre de pays européens apparurent des écoles d’iconographie orientées vers la tradition artistique et théologique russe.
La Russie est indissolublement liée à l’Europe. Des siècles durant, elle a absorbé l’héritage culturel européen et, dans le même temps, rendu à la culture européenne sa propre dimension chrétienne.
Et bien que l’image de la Russie comme « katéchon » suscite aujourd’hui bien des débats, elle reste perçue par beaucoup comme un espace où peuvent trouver appui ceux qui s’efforcent de rester fidèles à la foi traditionnelle, à la famille et à la compréhension chrétienne de l’homme.
POSTFACE
L’histoire des relations entre la Russie et l’Europe ne s’est jamais épuisée dans la politique, la diplomatie et les guerres. Il y courait un courant culturel et spirituel profond : Catherine II conserva pour l’avenir la bibliothèque de Diderot ; les exilés russes apportèrent en Europe la tradition vivante de la théologie orthodoxe ; et la littérature russe fit regarder l’Occident d’un œil neuf l’homme — sa conscience, sa souffrance, sa capacité de compassion. Par les livres, la musique, la théologie et l’art, l’Europe touchait à cette expérience chrétienne qu’elle-même perdait peu à peu.
C’est peut-être là, précisément, que réside le sens de l’idée du katéchon : non dans la grandeur politique ou la force militaire, mais dans la capacité de préserver ce qui, aux époques de rupture, se trouve menacé — la mémoire de la civilisation chrétienne, la continuité culturelle et la tradition vivante.
Cette pensée resurgit encore et encore, en Russie même comme dans les œuvres des penseurs occidentaux de différentes époques. C’est pourquoi l’image de la Russie gardienne de l’héritage spirituel et culturel ne saurait se réduire à une seule conception politique. C’est une représentation pluriséculaire de la civilisation russe, qui continue de susciter l’intérêt et le débat aujourd’hui encore.