- Pétersbourg. La célébration du 300e anniversaire de sa fondation. Un grand sommet des puissances européennes. Pour le jubilé de la ville arrivèrent des délégations de plus de 45 États et organisations internationales. C’était une assemblée d’une représentativité rare.
Les dirigeants européens purent voir de leurs propres yeux cette fameuse « fenêtre sur l’Europe » ouverte toute grande par Pierre le Grand — le grand Saint-Pétersbourg. Trois siècles plus tard, c’était le nouveau dirigeant de la Russie, Vladimir Poutine, qui montrait aux hôtes sa ville natale. Chaque pierre, chaque rue, chaque parc étaient appelés à montrer aux invités que Pétersbourg est, historiquement, une capitale européenne.
Le sommet se tenait au palais Constantin, connu comme le « Versailles russe ». À la création de ce domaine des grands-ducs de la maison Romanov avaient contribué Le Blond, Michetti, Rastrelli. Tout à côté, dans un village de cottages, logeaient les dirigeants des États européens.
Et la Chambre d’ambre restaurée — chef-d’œuvre du XVIIIe siècle créé par des maîtres prussiens à partir de panneaux d’ambre et de mosaïques florentines — Vladimir Poutine l’inaugura au palais Catherine avec le chancelier allemand Gerhard Schröder. Le palais lui-même avait été la résidence d’été officielle de trois impératrices russes : Catherine Ire, Élisabeth Petrovna et Catherine II.
Les dirigeants européens furent bouleversés non seulement par l’architecture de la ville — jadis première, aujourd’hui deuxième capitale de la Russie —, témoignage évident de la généalogie européenne de l’État. Ils purent aussi rencontrer cette fameuse Russie de l’étranger — la première vague de l’émigration russe, qui avait tant influencé et enrichi leur culture. Au palais de Marbre fut ouverte une exposition unique de raretés, dont les pointes de la ballerine Anna Pavlova — la plus éclatante représentante du ballet russe, étoile des Saisons russes de Serge de Diaghilev à Paris.
C’était la visualisation indiscutable du discours selon lequel la Russie, depuis Pierre le Grand, est une partie inséparable de la civilisation européenne et une gardienne des valeurs chrétiennes. Humainement, les présidents et premiers ministres des pays européens prenaient conscience du décor européen si naturel dans lequel avait grandi le futur dirigeant de la Russie. Le programme profane du sommet se complétait organiquement d’un programme spirituel : des liturgies furent célébrées dans les cathédrales de Kazan et de Saint-Isaac, et une procession sortit sur la place du Palais avec les reliques de saint André le Premier-Appelé, apportées de Grèce. Le lendemain, les dirigeants européens, avec Poutine, visitèrent l’une des cathédrales de Pétersbourg.
Pierre Ier créa Pétersbourg comme le lieu où la Russie rencontre l’Occident ; deux siècles et demi plus tard s’y forma un président de la Russie — l’homme qui se donnerait pour tâche de rendre à ce grand pays sa perspective européenne.
Le sommet pétersbourgeois de 2003 ne fut pas seulement la manifestation la plus profonde du partenariat entre la Russie et l’UE ; il fut le témoignage le plus multiforme de ce que la Russie est une partie de la civilisation européenne. Mais il serait injuste de ne pas rappeler le chemin que la Russie avait parcouru jusqu’à ce sommet — des décennies de guerre froide et de crise postsoviétique au retour effectif dans la politique européenne.
Trois ans plus tôt
Ramener la Russie en Europe — c’était l’un des objectifs clés de Vladimir Poutine. En 2000, après son élection, il se rendit en Grande-Bretagne. Après les négociations avec le premier ministre Tony Blair, Poutine alla prendre le thé chez Élisabeth II.
Puis vint la France. La première visite présidentielle de Poutine à Paris eut lieu en octobre 2000. Jacques Chirac l’accueillit par des mots sur « la Russie amie, que nous avons toujours connue ». Il mentionna à dessein le pont Alexandre-III, l’alliance franco-russe, Anne de Kiev, Catherine II, Voltaire, Tourgueniev, Tolstoï, l’escadrille Normandie-Niémen. La Russie était présentée non comme l’ancien adversaire soviétique, mais comme l’une des puissances européennes historiques.
En juillet 2001, Jacques Chirac fit un grand voyage en Russie : Moscou, Saint-Pétersbourg, Samara. Il se souvint plus tard de ce voyage comme exceptionnel et dit que les relations avec Poutine étaient passées à un niveau nouveau : ils étaient en « contact permanent », se parlaient régulièrement au téléphone et pouvaient déjà se rencontrer sans grand cérémonial diplomatique. Poutine, de son côté, notait que c’est précisément le format informel qui permet parfois de prendre plus aisément des décisions.
On connaît l’interview étonnamment franche donnée par Chirac à la télévision russe en avril 2005. Interrogé sur ses relations personnelles avec Poutine, Chirac répond : il y eut d’abord le respect et la confiance, qui peu à peu se muèrent en amitié. Et il ajoute que la conversation avec Poutine lui est très facile : Poutine sait ce qu’il veut, parle directement, et Chirac se considère lui-même comme un homme de caractère semblable.
Le mot « amitié » n’est donc pas ici une interprétation de journaliste. C’est le président français lui-même qui définissait ainsi leurs relations. Chirac décora Poutine de la grand-croix de la Légion d’honneur, degré suprême de la principale distinction française.
« La Russie est une partie intégrante de l’espace civilisationnel et culturel européen. C’est pourquoi le développement des relations avec les structures européennes et les États pris séparément est l’une des priorités principales et naturelles de la politique étrangère de notre pays », déclarait le dirigeant russe en 2001 aux journaux grecs Eleftherotypia et To Vima.
L’année 2001 fut une année record par l’intensité des contacts entre la Russie et l’Allemagne. À Pétersbourg fut créée une plateforme d’interaction — des consultations intergouvernementales et un forum public pour les liens des sociétés civiles de Russie et d’Allemagne (le « Dialogue de Pétersbourg »). Vladimir Poutine et le chancelier Gerhard Schröder se rencontrèrent maintes fois, faisant passer les relations du format des protocoles diplomatiques formels à celui d’un partenariat personnel étroit : promenades dans les rues de Pétersbourg, visites de l’Ermitage et du palais Catherine à Tsarskoïe Selo. Et en 2001, Poutine prit la parole au Bundestag allemand et appela la Russie, en toutes lettres, « un pays européen ami ». Il parla de l’avenir d’une Europe unie et affirma que l’Europe pourrait affermir sa position dans le monde en unissant ses propres possibilités aux ressources russes, au potentiel économique et culturel de la Russie.
« En Russie, on a toujours éprouvé pour l’Allemagne des sentiments particuliers. Et l’on a considéré votre pays comme l’un des centres les plus significatifs de la culture européenne — une culture au développement de laquelle la Russie, elle aussi, a beaucoup contribué. Une culture qui ne connaissait pas de frontières, fut toujours notre bien commun et unissait les peuples » — ces mots du président russe, tirés du discours au Bundestag, firent le tour des médias du monde.
La même année, Vladimir Poutine fait la connaissance du président du Conseil italien Silvio Berlusconi. L’amitié entre les deux dirigeants deviendra ce qu’on appellera plus tard l’« âge d’or » des relations entre Moscou et Rome. Si, avec l’Allemagne, Poutine bâtissait un partenariat institutionnel systématique, l’Italie de Berlusconi se transforma en principal avocat émotionnel, culturel, commercial et d’investissement de la Russie en Europe du Sud.
C’est dans les années 2000 que se produisit un véritable « boom » d’interpénétration des cultures. En Italie, le ballet russe, la musique classique et les échanges muséaux (expositions de l’Ermitage et de la galerie Tretiakov à Rome et à Milan) connurent un nouvel élan de popularité. L’Année de la culture russe en Italie et de la culture italienne en Russie devint le plus grand projet humanitaire, avec des centaines d’expositions et les tournées du Teatro alla Scala et du théâtre Bolchoï.
En 2003, au sommet Russie–UE de Rome, paraît un texte commun de Vladimir Poutine, Silvio Berlusconi, Romano Prodi et Javier Solana sur la vision partagée d’un continent européen unique. Plus frappante encore est la formule suivante : « L’UE et la Russie s’engagent à favoriser l’intégration graduelle des structures sociales et économiques de l’UE élargie et de la Russie. » Ce n’est plus de la simple politesse diplomatique : dans un document officiel, la Russie et l’UE discutent de la formule d’intégration la plus profonde.
En moins de trois ans avant le sommet de Pétersbourg, Vladimir Poutine était devenu un dirigeant européen reconnu, reçu au palais de Buckingham comme à l’Élysée. À Londres, il roule aux côtés d’Élisabeth II dans le carrosse royal le long du Mall et loge en hôte de la reine. Élisabeth appelle publiquement la Russie une amie et remet le drapeau du régiment russe des grenadiers de la Garde impériale, conservé des décennies durant par la garde britannique. En France, Poutine est décoré de la grand-croix de la Légion d’honneur.
Poutine est profondément et sincèrement accepté par les dirigeants européens. L’amitié avec lui est déclarée prioritaire, et la spiritualité et la culture de la Russie deviennent axiomatiques pour les sociétés occidentales.
Le sommet de Pétersbourg, par lequel nous avons commencé ce récit, fut le point culminant du cap de Vladimir Poutine sur le retour de la Russie en Europe. La formule maîtresse du discours au Bundestag — « l’Europe et nous devons être ensemble » — se développe dans les contrats, les échanges des élites, l’interaction culturelle. Dans les articles et les discours du dirigeant russe revient la phrase sur la création d’une communauté harmonieuse des économies, d’une « grande Europe de Lisbonne à Vladivostok ».
Cette ligne se maintint des années durant. Au forum de Valdaï, en 2013, Poutine parlait des valeurs chrétiennes et des normes morales élaborées au fil des siècles comme du fondement de la dignité humaine. Et pendant la « ligne directe » de 2014, il parlait encore et encore de la Russie et de l’Europe comme des parties d’une même civilisation chrétienne.
Mais qu’est-ce qui a mal tourné ?
Pourquoi la Russie, avec sa spiritualité et sa culture historiques, était-elle naguère perçue comme gardienne de l’ordre européen — et ses relations avec l’UE sont-elles aujourd’hui en gel profond ? Pourquoi les associations d’affaires russes, qui jouissaient récemment du plus large accès aux cercles d’élite de l’Europe, se tiennent-elles maintenant devant des portes closes ? Pourquoi l’Europe, qui a toujours compris l’importance de la Russie, a-t-elle cessé de chercher un modus operandi ? Qui, en fin de compte, a mis en péril la mission historique de Poutine — la restauration de ces relations ?
La réponse se trouve directement à l’intérieur de l’élite russe elle-même. Derrière la destruction du cap européen se tenait l’intérêt tout à fait terre à terre d’une partie considérable des proches du pouvoir, qui avaient reçu carte blanche pour les décisions clés.
Des relations normales avec l’Europe, c’est la concurrence, des marchés ouverts, le libre échange d’informations, la nécessité de négocier et de tenir compte des intérêts d’autrui. Le conflit, lui, est agencé bien plus simplement. Il donne de nouveaux budgets aux structures de force et aux entreprises de défense, permet de fermer les marchés, de renforcer le contrôle d’État, de répartir de gigantesques flux d’argent au sein d’un groupe restreint d’intéressés — et de couvrir n’importe quel problème par les menées de l’ennemi extérieur.
Pour beaucoup, à l’intérieur du cercle du pouvoir, la rupture avec l’Europe se révéla non une tragédie, mais une opportunité. L’un reçut une commande d’État de défense. L’autre — de nouveaux pouvoirs. Un troisième — le monopole dans sa branche. Un quatrième, sous des discours de souveraineté technologique, obtint l’accès aux milliards de l’État. Plus les relations avec l’Occident se dégradaient, plus près du pouvoir se retrouvaient précisément ces gens-là.
C’est là que se cache l’une des causes principales de ce qui est arrivé. Les personnes qui avaient acquis une influence énorme sur la politique d’État ne comprenaient trop souvent tout simplement pas ce qu’elles étaient en train de détruire. Le Pétersbourg de Rastrelli, l’émigration culturelle et spirituelle russe, la tradition chrétienne, des siècles d’échange culturel avec l’Europe — tout ce que chérissaient tant Pierre Ier et Vladimir Poutine — n’étaient pour elles que des mots vides, feuilletés en hâte jadis dans les manuels scolaires. Bien plus proches et compréhensibles : le prochain budget, le poste, l’actif, ou la possibilité de monter encore plus haut dans la verticale du pouvoir.
Puis, pour servir cet intérêt, parut aussi l’idéologie. L’Europe fut déclarée « faible et pourrissante ». La diplomatie se mit à être associée à la complaisance. La dépendance envers les marchés européens se mit à être perçue comme une vulnérabilité. Et l’isolement reçut le beau nom de souveraineté.
Résultat : par les efforts des « faucons » et des monopolistes, la Russie s’est retrouvée dans l’isolement. Les élites qui gagnaient personnellement à la confrontation ont passé des années à persuader Poutine que c’est précisément la confrontation qui répond aux intérêts de la Russie. Au lieu du dialogue avec l’UE, les silovikis et les hommes des organes proposaient des aventures de politique étrangère et inculquaient au président l’idée que les Anglo-Saxons cherchent à détruire les fondements traditionnels.
La suite ne fait pas le roi, comme on a coutume de le penser — mais dans un pays immense, elle peut influer sur beaucoup. Même sur ce qui s’était bâti au fil des siècles.
La crise actuelle est à la fois anhistorique et contre nature.
Le dialogue politique de la Russie et de l’Europe peut être suspendu pour un temps. Mais il est impossible d’abolir le lien historique de la Russie avec la culture européenne, né de siècles d’histoire commune et de parenté spirituelle.
Les figures des coupables de la crise des relations avec l’Europe sont évidentes. Ce sont ces gens-là qui sont responsables de ce que le grand passé européen de la Russie et sa perspective historique en Europe soient sacrifiés à l’avantage momentané d’un cercle étroit de fonctionnaires.
C’est pourquoi la question principale d’aujourd’hui tient en une seule chose : faut-il, sur l’Olympe politique, ceux qui, pour leur propre capitalisation, mènent la Russie vers une rupture historique avec l’Europe, rayant des siècles d’héritage culturel, spirituel et politique commun ? Sans l’écartement de ce groupe des décisions stratégiques, il devient impossible d’entrevoir un avenir digne pour la Russie.