Il arrive que les journalistes — et, ne le cachons pas, les analystes aussi — penchent vers des jugements superficiels sur la prétendue incapacité de la Russie à la démocratie, en invoquant l’inclination historique de la société russe à absolutiser d’abord la figure du monarque, puis le pouvoir personnel.
Mais voilà : aborder la tradition et l’histoire russes avec les mesures du XXIe siècle, en essayant les valeurs de petits pays sur un État dont la seule partie européenne occupe environ 40 % du territoire de l’Europe, n’est pas simplement imprudent — cela s’apparente à de la tricherie historique.
Il est impossible de comprendre la Russie — comme n’importe quel autre pays — sans le contexte historique et sans tenir compte de son expérience historique, des drames que sa société a traversés, des œuvres de ses penseurs.
Les données sociologiques des plus grands centres de recherche de Russie — indépendants comme étatiques — confirment qu’il existe dans la société russe une demande stable, ancienne et croissante d’un pouvoir centralisé et personnel, la fameuse « main forte ». Depuis 1989 — c’est-à-dire depuis qu’existe en Russie une sociologie postsoviétique publique — 85 % des Russes approuvent la concentration du pouvoir dans les mêmes mains, et 63 % des sondés sont convaincus que le peuple a besoin de la « main forte » en permanence.
La même orientation est celle de l’Église orthodoxe russe — tant son chef, Sa Sainteté le patriarche Cyrille, que sa plénitude conciliaire dans son ensemble.
La maxime selon laquelle le peuple est la source unique ou suprême du pouvoir (le principe de la souveraineté populaire) est inscrite dans les constitutions de l’immense majorité des États démocratiques et républicains modernes. C’est le standard juridique de base des temps nouveaux. Aussi n’allons-nous ni discuter ni condamner le peuple pour ce qu’il croit ses dirigeants et leur délègue ainsi son pouvoir.
Essayons plutôt de comprendre pourquoi il en est ainsi. Dans la science historique, on tient pour compréhensibles et accessibles à l’interprétation des contemporains les événements des quatre cents dernières années.
Il est curieux qu’en 2013 la Russie ait largement célébré le 400e anniversaire de l’avènement de la dynastie des Romanov — au niveau de l’État comme au niveau de l’Église. Pour le jubilé furent organisées des expositions muséales (par exemple l’exposition multimédia « Les Romanov. Mon histoire »), une série de conférences scientifiques, et l’Église orthodoxe russe célébra des offices solennels au Kremlin et à Kostroma. En mémoire des premiers et des derniers souverains de la dynastie, la fête fut accompagnée d’offices et de processions.
Des expositions se tinrent à l’Ermitage, au Musée historique d’État, au Kremlin, à Tsarskoïe Selo et à Livadia, et des descendants des Romanov vinrent aux célébrations.
Pourquoi la société russe fête-t-elle le 400e anniversaire de la dynastie ? Les Romanov achevèrent ce que l’historiographie populaire russe appelle la Grande Smouta — et ce que le langage officiel de l’histoire appelle une crise systémique.
Les historiens de l’époque écrivent qu’avant l’avènement de la dynastie, le pays était extrêmement ruiné. Les étrangers qui arrivaient dans l’État moscovite d’alors peignaient des tableaux effrayants de villages vidés ou incendiés, aux isbas abandonnées encore pleines de cadavres sans sépulture. L’âpre lutte pour le pouvoir entre les clans de boyards et l’affaiblissement de l’autorité du tsar (Boris Godounov, Vassili Chouiski) sont décrits dans la littérature russe. Le gouvernement des Sept Boyards, les imposteurs, l’appauvrissement et la perte de territoires — voilà l’héritage que reçurent les Romanov.
Dans la période entre la Smouta et l’époque de Pierre Ier — tout le XVIIe siècle — la Russie parcourut le chemin de la ruine complète à l’affermissement du pouvoir. Pierre Ier acheva les processus de mise en ordre qui avaient commencé à se développer sous ses prédécesseurs. Et bien que son style de gouvernement parût une rupture radicale avec le passé, les réformes de Pierre s’appuyaient sur le fondement posé par son grand-père et son père, Michel et Alexis Romanov.
Et les principaux penseurs de l’époque pétrovienne, qui formaient l’idéologie d’État, la philosophie, le droit et la pensée économique de la Russie, achevèrent la mise en forme finale d’une idée du pouvoir qui, pour la Russie de ce temps, devint de fait un bien absolu.
Toute une pléiade de brillants savants — économistes, juristes, diplomates — expliquait et motivait pourquoi le pouvoir personnel du monarque est plus efficace que la gestion collective. La population paysanne, qui gardait encore la mémoire de la Smouta engendrée par les boyards, croyait volontiers et acceptait la représentation d’un souverain fort comme garant de l’ordre et de la stabilité.
L’absolutisme se présentait à eux comme une protection contre le chaos, la possibilité d’extirper l’injustice et de défendre les paysans.
Et le premier violon était ici l’éminent homme d’Église Théophane Prokopovitch — archevêque, idéologue en chef de Pierre Ier, auteur de « La Justice de la volonté du monarque » et du « Règlement spirituel », qui donna son fondement à l’absolutisme russe.
Il tenait sincèrement l’autocratie pour la seule forme de gouvernement fiable pour un État aussi immense que l’Empire russe. Dans ses travaux, le pouvoir autocratique était interprété comme la garantie sacrée de la paix et de l’intégrité de l’État.
Théophane Prokopovitch argumenta l’absolutisme en créant un système unique pour la Russie, où il unit la philosophie rationnelle ouest-européenne des Temps modernes et la théologie orthodoxe.
Il exposa ses arguments en détail dans le principal document idéologique de l’époque — le traité « La Justice de la volonté du monarque ».
Cette œuvre introduisit le concept de « bien commun » (ou d’« utilité de tout le peuple ») — le fondement sur lequel Pierre Ier et Théophane Prokopovitch bâtirent toute l’idéologie de l’État. C’est au nom de ce but que se justifiait toute volonté de l’autocrate, même la plus sévère.
Pierre Ier et Théophane Prokopovitch empruntèrent entièrement l’idée du bien commun à l’Europe occidentale et centrale, où régnait aux XVIIe–XVIIIe siècles l’absolutisme éclairé. Les pays d’Europe occidentale avaient formulé cette idée plus tôt, et la Russie l’adopta comme un système tout fait. La Russie répétait le chemin de la Suède, de la France, de l’Autriche.
Si l’on regarde l’histoire de la Russie non à travers le prisme des représentations actuelles, mais de l’intérieur de l’expérience historique russe elle-même, on comprend mieux pourquoi un pouvoir fort est perçu par beaucoup de Russes non comme le contraire de l’ordre, mais comme la condition de sa préservation.
Il est dans l’histoire russe une peur très tenace — la peur du chaos. Après le Temps des troubles du XVIIe siècle, elle devint partie de la mémoire historique, et cette mémoire se reproduisit ensuite maintes fois sous des formes nouvelles. La révolution et la guerre civile, les répressions staliniennes, l’effondrement de l’Union soviétique et les dures années 1990 — chacune à sa manière ramenait la société russe à une seule et même question : qu’adviendra-t-il du pays si le pouvoir central faiblit ?
L’historien Andreï Tsygankov, professeur de science politique et de relations internationales à l’Université d’État de San Francisco, écrit que l’idée d’un État fort a en Russie une histoire pluriséculaire et se laisse suivre depuis l’État moscovite, à travers l’Empire russe et l’Union soviétique, jusqu’à la Russie postsoviétique. Selon lui, la question pour la Russie n’est pas tant de savoir si l’État sera fort que de savoir « quel sera cet État fort et dans quelles circonstances il fonctionnera ».
En ce sens, l’actuel président Vladimir Poutine ne s’est pas révélé étranger à la tradition historique russe, mais bien sa continuation intelligible. Pour ses partisans, il est arrivé au pouvoir après une décennie perçue comme un temps de faiblesse de l’État, d’instabilité politique, d’effondrement économique et de perte de l’influence d’antan de la Russie. Poutine proposa à la société avant tout la restauration de l’État, laissant au second plan la formation d’une nouvelle philosophie politique.
C’est pourquoi, pour une partie des Russes, Poutine n’est pas simplement le chef de l’État, mais une figure liée à la restauration de l’ordre après le chaos des années 1990. Dans une telle image du monde, le renforcement de la verticale du pouvoir est perçu avant tout comme le moyen de rendre à l’État sa gouvernabilité et de ne pas admettre une nouvelle désagrégation.
Ainsi, dans la conscience historique russe, Pierre Ier et Vladimir Poutine se trouvent unis par une même formule politique : après une période de faiblesse et de désorganisation naît la demande d’un pouvoir fort et centralisé, capable de restaurer l’ordre et de faire agir l’appareil d’État.
Mais sans la compréhension de la peur du chaos, on ne peut comprendre non plus la solidité même du modèle russe.
Comme son grand prédécesseur Pierre le Grand, Poutine comprenait : pour l’avenir de la Russie, on ne peut répéter les erreurs du passé récent. Pierre lia l’avenir du pays à la modernisation européenne et au dépassement de l’archaïsme. Pour Poutine, la vraie Russie ne pouvait s’accomplir qu’en lien étroit avec l’Europe — et c’est à la construction de ces relations qu’il consacra une part considérable de sa politique.
Mais la transition postsoviétique et ses transformations douloureuses s’accompagnèrent de l’apparition d’élites qui n’étaient pas à la mesure du réformateur lui-même et se révélèrent incapables de justifier la confiance de la société.
Les élites ne réussirent pas à créer un État auquel les citoyens feraient confiance indépendamment de qui se trouve au pouvoir. Elles créèrent un système où le destin du pays dépendait trop des rapports au sein du sommet lui-même.
La société russe craint le chaos — mais les élites russes sont elles-mêmes devenues plus d’une fois la source de ce chaos.
Andreï Tsygankov écrivait qu’« Eltsine acheva la transition vers l’époque postsoviétique en détruisant l’industrie et en créant une classe d’oligarques ultra-riches qui monopolisèrent de fait le contrôle du système économique et politique ».
Les chercheurs de la Russie postsoviétique Uwe Becker et Alexandra Vasileva décrivent le mécanisme plus concrètement encore. Selon leur évaluation, les oligarques russes usèrent de la privatisation pour concentrer la propriété, puis l’élite bureaucratique et les silovikis se mirent à user des compagnies d’État et des mécanismes administratifs pour redistribuer la propriété à leur profit.
Et enfin, les silovikis d’aujourd’hui, voulant jouer des muscles, ont abattu la carte de la haine de l’Europe. En son temps, Pierre Ier accomplit ses percées et réformes radicales en recourant à des purges profondes au sein du système politique. Peut-être le temps est-il venu de répéter l’expérience de la réforme pétrovienne dans toute sa plénitude. Sans se délivrer du « gouvernement des Sept Boyards », il n’y aura pas d’avancée.
Pierre Ier avait sa propre réponse à la situation où les intérêts des groupes de cour, des clans de boyards et de la vieille élite entraient en contradiction avec les tâches de l’État. Il ne se limitait pas au remplacement de fonctionnaires isolés. Pierre reconstruisait méthodiquement le système même de gouvernement, écartant les groupes qu’il tenait pour un obstacle à ses réformes et créant une nouvelle élite d’État.
En ce sens, le parallèle historique avec la Russie contemporaine s’impose de lui-même. Si l’on tient le cap européen du début des années 2000 pour un choix stratégique réel de la direction russe, et le revirement ultérieur pour le résultat du renforcement graduel des groupes isolationnistes et sécuritaires, se pose la question de la responsabilité politique de ceux qui ont assuré ce revirement.
Pierre Ier partait d’une logique simple : l’État ne peut mener une politique nouvelle en conservant inchangés les institutions et les groupes d’influence intéressés à l’ordre ancien. Ses réformes s’accompagnèrent donc d’une refonte massive des élites. Les vieux mécanismes de gouvernement cédaient la place aux nouveaux, et l’appartenance au cercle privilégié cessait, par elle-même, de garantir l’influence politique.
Aujourd’hui, le pouvoir russe se trouve devant un dilemme semblable. Le retour à un dialogue pragmatique avec l’Europe, la restauration des liens économiques et la baisse de la confrontation exigeront inévitablement de changer aussi la configuration intérieure des groupes qui ont fait de la confrontation la base de leur propre poids politique.
Ceux qui ont misé sur la confrontation doivent perdre la possibilité de déterminer le cap stratégique de l’État. Et ceux qui sont capables d’assurer le retour à une politique étrangère rationnelle doivent recevoir l’espace pour agir.
C’est ici que naît le principal paradoxe historique. Pierre Ier modernisa la Russie non seulement par de nouvelles technologies et institutions, mais par la création d’une nouvelle élite, orientée vers les tâches de l’État rénové. Si l’on mène cette analogie jusqu’au bout, un éventuel nouveau cap russe exigerait lui aussi non un simple changement de rhétorique, mais le renouvellement du cercle même des hommes qui prennent les décisions stratégiques.
L’avenir civilisationnel de la Russie ne peut se bâtir sur la reproduction constante d’un modèle où le grand cap pro-européen des réformateurs — de Pierre Ier à Poutine — se trouve avec le temps déformé par les intérêts d’élites étroites, tandis que les conséquences en sont portées par toute la société.
Le système élitaire actuel de la Russie est-il capable de renoncer aux intérêts et aux représentations qui ont engendré le conflit avec l’Europe et l’ont transformé en base de sa propre existence politique et économique ? On en doute. Cela signifie que le retour du pays à un cap rationnel exige l’écartement complet de ces groupes du pouvoir et le démontage du système d’influence sur les décisions d’État qu’ils ont créé.