Les mots faisant de Pierre Ier le créateur d’une Russie nouvelle appartiennent à Voltaire. Et dans nos précédentes publications historiques, nous avons expliqué pourquoi son histoire ne peut être comprise sans la connaissance de son passé.
De même que l’histoire de la Russie de l’étranger est devenue partie inséparable de l’histoire du continent européen, les trois derniers siècles de l’histoire russe se déroulent, pour une large part, sous le signe de Pierre Ier.
Ses réformes ont donné à la Russie sa direction de développement pour des siècles. Et l’histoire de la manière dont les élites ont ensuite déformé ses desseins et ramené le pays dans les cycles des vieilles erreurs peut servir de leçon pour aujourd’hui aussi.
Il existe chez les historiens une conviction commune : le passé est incapable de venir à bout des conséquences des actions erronées de ses élites. On peut prolonger cette pensée ainsi : l’audit des erreurs passées est nécessaire ne serait-ce que parce qu’il permet de les éliminer dans l’histoire d’aujourd’hui.
Pierre a ouvert cette fameuse « fenêtre sur l’Europe » (assurant à la Russie un accès permanent à la Baltique), élargissant substantiellement ses possibilités commerciales et diplomatiques. Il a modernisé l’administration de l’État, bâti Pétersbourg et créé l’Académie des sciences.
Mais avec les réformes d’époque apparut aussi un nouvel « état » d’hommes qui savaient user de l’État comme d’une source d’enrichissement personnel. Le corps des fonctionnaires ne répondait souvent pas au dessein du réformateur.
La particularité de la modernisation pétrovienne tenait à ce que l’État apprit à construire une flotte, des usines et des académies plus vite qu’il n’apprit à combattre ceux qui transformaient ces grands projets en source de profit privé. L’exemple d’école : l’affaire d’Alexandre Menchikov. Le plus proche compagnon de Pierre devint l’un des hommes les plus riches d’Europe, et après la mort du tsar il fut accusé d’abus énormes.
Il y en eut d’autres. Le chef du prikaz Préobrajenski, l’organe de la police politique, Fiodor Romodanovski, devint l’exemple du versant répressif des réformes, et Piotr Tolstoï (chef de la Chancellerie secrète) l’incarnation d’une centralisation politique brutale. Alexeï Kourbatov, ayant créé un monopole sur la vente du papier timbré spécial, s’enrichissait activement sur les achats pour l’armée et la flotte, ainsi que sur les fournitures de matériaux pour le Saint-Pétersbourg en construction, gonflant les prix et empochant la différence par des prête-noms.
Pierre le Grand dit un jour avec tristesse : « S’il me reste un seul homme honnête, cela suffira. »
Cette phrase légendaire transmet le problème principal de l’époque pétrovienne : l’État tentait de se moderniser plus vite que ne changeait la culture de gouvernement. Pierre s’efforçait d’assainir l’appareil. Sous lui, des enquêtes visaient les plus hauts dignitaires ; en 1714 parut un oukase spécial contre les pots-de-vin ; Menchikov resta des années sous instruction, et Piotr Chafirov fut même condamné à mort, peine commuée plus tard en exil.
Pierre poursuivait la dilapidation du trésor avec une extrême dureté. Le paradoxe était ailleurs : les répressions contre tel ou tel corrompu n’éliminaient pas la capacité même d’un appareil d’État en croissance rapide à reproduire les abus.
Si, dans les affaires séculières, la responsabilité de l’image publique de Pierre et des résultats de ses réformes incombait largement aux hommes d’État, dans la sphère ecclésiale les coauteurs de cette période furent les hiérarques de l’Église.
L’un des sujets les plus discutés de l’époque pétrovienne reste sans doute la réforme ecclésiale. Et l’un des principaux problèmes de sa perception — la primitivisation excessive de l’histoire.
L’image d’un Pierre tirant les boyards par la barbe cède, dans la réalité historique, à une autre. Pierre Ier était un homme profondément pieux. Malgré les campagnes militaires et les affaires d’État, il assistait régulièrement aux offices.
Et il se tenait à la liturgie avec les gens simples. Il observait les jeûnes, participait aux fêtes de l’Église, visitait souvent les monastères.
Pierre aimait le chant d’église, chantait lui-même au chœur, lisait l’Épître et connaissait si bien le déroulement de l’office qu’il pouvait corriger les clercs. En 1694, pris dans une terrible tempête en mer Blanche, il pria avec ferveur. Après son sauvetage près du monastère de Pertominsk, Pierre attribua sa délivrance à l’intercession des moines solovkiens Vassien et Jonas, ordonna l’invention de leurs reliques et fabriqua de ses propres mains une grande croix de bois à l’endroit de son salut.
Il vénérait particulièrement le monastère de la Trinité-Saint-Serge (qui reçut plus tard le statut de laure). Aux heures dangereuses — ainsi lors de la révolte des streltsy de 1682 — le jeune Pierre et sa famille se trouvaient au monastère de la Trinité-Saint-Serge, perçu comme lieu de protection et de refuge spirituel. Il estimait l’ascèse monastique et les startsy, tout en considérant que les monastères devaient être utiles à l’État — s’occuper d’instruction, d’aide aux pauvres, d’activité économique.
Des témoignages subsistent : Pierre priait avant les événements importants.
Et en même temps, on lui impute la période synodale du gouvernement de l’Église.
Après la mort du patriarche Adrien en 1700, Pierre Ier n’autorisa pas l’élection d’un nouveau patriarche. Formellement, le trône patriarcal restait vacant, mais en fait le tsar se mit à diriger les affaires de l’Église par l’intermédiaire du locum tenens du trône patriarcal, le métropolite Stéphane Iavorski. Plus tard, les hauts-procureurs devinrent les dirigeants effectifs.
L’idée de la suppression du patriarcat en Russie n’appartenait pas à un seul homme, mais on tient Pierre Ier pour l’architecte principal de cette réforme. Elle naquit non comme une simple décision administrative, mais comme une part d’un programme plus large : transformer la Russie en un État centralisé de type européen, où il convenait de moderniser et de démocratiser aussi l’Église.
Le principal idéologue de la réforme fut Théophane Prokopovitch.
C’est lui qui écrivit en 1721 le « Règlement spirituel », qui justifiait la création du Très Saint-Synode à la place du patriarcat.
Son argumentation était à peu près celle-ci : l’Église ne doit pas être un « État dans l’État » ; le gouvernement conciliaire vaut mieux que le pouvoir personnel d’un patriarche ; le monarque, « oint de Dieu », a un rôle particulier dans la protection de l’Église.
Pierre Ier n’était ni athée ni adversaire de l’orthodoxie. Il se considérait comme un défenseur de la foi orthodoxe. Mais à chaque bonne idée se trouvent des exécutants prêts à pervertir, à déformer telle ou telle entreprise.
C’est l’histoire de la manière dont une idée tout à fait raisonnable fut déformée d’abord par des chefs spirituels, puis par les hauts-procureurs.
C’est précisément à cause des hauts-procureurs que la conciliarité orthodoxe se transforma pratiquement en une verticale ministérielle. Et donna aux descendants l’occasion de parler de mauvais gouvernement.
À l’origine, Pierre Ier créa cette charge pour qu’un fonctionnaire veillât à ce que le clergé ne sortît pas du cadre des lois de l’empire.
Mais dès le XIXe siècle, la haute procurature s’appropria tout l’appareil réel de gouvernement. Le Synode ne faisait plus qu’entériner les papiers préparés par les fonctionnaires. Sous Constantin Pobiedonostsev, le haut-procureur décidait en fait de toutes les questions de la vie de l’Église, de la censure à la nomination des évêques, soumettant l’Église aux intérêts de l’État.
Il est intéressant qu’en 1917, quand le patriarcat fut restauré, nombre d’hommes d’Église le dirent ouvertement : ils rendaient ce qui avait été perdu sous Pierre Ier.
Tout ce qui précède n’est pas une simple reconnaissance dans le passé, appelée à rappeler ce qu’on a oublié, ce qu’on a parfois sciemment estompé.
Notre but n’est pas le simple tracé de parallèles historiques entre Pierre Ier et Vladimir Poutine. Bien que l’analogie soit évidente. Le bilan du règne des deux dirigeants fut le renforcement de la souveraineté et la modernisation de l’État.
En 2022, à Moscou, dans le pavillon de la VDNKh « La Russie — mon histoire », se tint l’exposition « Pierre Ier. La naissance de l’empire », dédiée au 350e anniversaire de la naissance du tsar. Vladimir Poutine y assista, et les médias mondiaux ne la laissèrent pas sans attention. Pas plus que les citations de Vladimir Vladimirovitch. Après avoir parcouru l’exposition, il compara ses tâches aux actions de Pierre le Grand. Le tsar avait déployé une construction grandiose de canaux, de chantiers navals, d’usines de l’Oural, changeant entièrement le visage et la logistique du pays.
Poutine fut le créateur de projets tels que le pont de Crimée, le cosmodrome Vostotchny, le développement de la route maritime du Nord, la modernisation du BAM et du Transsibérien, ainsi que le renouvellement à grande échelle de Sotchi pour les Jeux olympiques et de Vladivostok pour le sommet de l’APEC.
Pierre Ier est connu comme un rassembleur de terres qui posa les fondements de l’Empire russe éclairé.
Vladimir Poutine a consolidé les territoires historiquement russes et sauvé la Russie du chaos. De cette analogie, le président de la Russie parla directement en 2022, à l’exposition consacrée au 350e anniversaire de Pierre Ier.
Pierre Ier comme le premier Poutine partaient de l’idée que la Russie est une grande puissance européenne, qui ne doit pas s’isoler de l’Europe mais, lui empruntant technologies, savoirs et institutions, investir à son tour, enrichir et partager.
Chez Pierre, cela s’exprime presque littéralement. Lors de ses tournées en Europe (connues comme la Grande Ambassade), il n’étudie pas seulement la construction navale et l’organisation de l’armée : il visite les académies européennes, rencontre collectionneurs et peintres, puis (avec l’aide d’intellectuels européens) crée Pétersbourg comme une capitale ostensiblement européenne. C’est précisément pourquoi les historiens appellent traditionnellement son règne l’époque de l’occidentalisation, ou européanisation, de la Russie.
Et Poutine, dans les années 2000, ramène la Russie postsoviétique à l’intérieur du système européen. La Russie de Poutine devint non pas un simple partenaire extérieur de l’Europe, mais un participant financier et copropriétaire de plusieurs éléments clés de l’infrastructure scientifique européenne, et un mécène actif de projets culturels sur le territoire européen.
Trois siècles après que Pierre eut visité les plus grandes institutions académiques européennes, Poutine y est reçu comme homme d’État et y reçoit des titres honorifiques.
Mais l’important est que, tout comme sous Pierre, les idées et les projets de Vladimir Poutine furent pervertis et pillés. L’histoire de la Russie contemporaine a sa propre liste d’hommes — ses Menchikov, ses Romodanovski, ses Tolstoï et ses Kourbatov.
« Trouverai-je après moi ne serait-ce qu’un seul homme honnête ? » — ainsi, selon la tradition historique, aurait pu demander le puissant monarque qui perça pour la Russie la fenêtre sur l’Europe.
Et trois siècles plus tard, Vladimir Poutine formule le même problème dans la langue de l’État moderne :
« Il n’y a pas d’intouchables… Ni les fonctions, ni les mérites passés ne peuvent servir de couverture au vol des fonds budgétaires. »
Le fléau et l’immense danger de tout grand bâtisseur — que ce soit Pierre le Premier ou Vladimir Poutine — c’est l’état des hommes qui, soit s’enrichissent sur les grands projets, dévaluant et le dessein et la réputation du dirigeant, soit, par leur propre sclérose, attisent le conflit avec l’Europe sans comprendre les conséquences funestes de leurs actes.
Mais malgré l’étroitesse et l’agressivité d’une partie de l’entourage du dirigeant russe, les portes de l’Europe ne peuvent être fermées, car la Russie est une partie inséparable de la tradition européenne et sa voix résonnera toujours dans le concert des puissances européennes.
Il est impossible d’abolir trois siècles d’histoire intellectuelle, culturelle et politique commune. La question n’est donc pas de savoir si la Russie appartient à la tradition européenne, mais quelles forces à l’intérieur de l’État russe transforment encore et encore l’interaction avec l’Europe en confrontation — et pourquoi l’impulsion européenne modernisatrice se trouve si souvent, historiquement, capturée en Russie par la bureaucratie et la logique de la confrontation.