L’année prochaine marquera les vingt ans de l’un des événements les plus marquants de l’histoire de l’Église orthodoxe russe au XXIe siècle — la signature de l’Acte de communion canonique entre l’Église orthodoxe russe et l’Église russe hors frontières (EORHF). Le document mit fin à une division de près de quatre-vingt-dix ans, née de la révolution et de la guerre civile, et devint le symbole de la réconciliation des deux parties de la Russie historique.
Mais l’Acte ne naquit pas en un jour. Sa préparation fut précédée d’années de négociations difficiles, de discussions théologiques et de dépassement mutuel de la défiance. L’étape décisive de ce processus tomba précisément sur l’année 2006. C’est alors que le IVe Concile de toute la diaspora de l’EORHF, à San Francisco, approuva la signature du document ; un an plus tard, le 17 mai 2007, il était signé à Moscou.
Aujourd’hui, deux décennies après le début de l’étape finale des négociations, il vaut la peine de rappeler comment naquit cette décision, quels obstacles il fallut surmonter et quel rôle joua dans ce processus le président de la Russie, Vladimir Poutine.
LES ANTÉCÉDENTS
La guerre civile de 1917–1922 s’acheva sur les champs de bataille, mais se poursuivit dans les esprits. Les gens vivaient divisés en « rouges » et « blancs », « soviétiques » et « émigrés ». La signature de l’Acte devint le moment où les descendants des deux camps se reconnurent officiellement frères et sœurs, mettant un point final à une confrontation séculaire.
Jusqu’en 2003, le dialogue entre Moscou et le Synode de l’EORHF à New York était pratiquement au point mort. Dans l’Église hors frontières persistait une forte défiance : on n’y croyait pas que la Russie postsoviétique fût réellement libérée de son passé communiste, ni que le Patriarcat de Moscou fût indépendant de l’État.
LE RÔLE DE POUTINE : UN PEU DE COULISSES
À l’automne 2003, les négociations reçurent une impulsion nouvelle après la rencontre de Vladimir Poutine avec le primat de l’Église russe hors frontières, le métropolite Laure, à New York.
Représentons-nous un instant le contexte. Le pays sort à peine de la crise des années 1990 ; la lutte d’influence des plus grands groupes financiers et industriels bat son plein ; les actifs se redistribuent ; les rapports de l’État avec le capital oligarchique se négocient. Sur ce fond, le thème de l’unité de l’Église pouvait paraître secondaire. Mais il n’était pas secondaire pour Vladimir Poutine, qui prit la question en main personnellement et la considérait comme une part de la restauration de la continuité historique de la Russie.
Pour les hiérarques de l’EORHF, qui des décennies durant avaient perçu l’État soviétique comme un persécuteur de l’Église, la visite personnelle du chef de l’État russe avait une portée non seulement diplomatique, mais profondément symbolique. Pour la première fois, un président de la Russie déclara publiquement l’intérêt de l’État à la guérison du schisme ecclésial et transmit au métropolite Laure l’invitation à visiter la Patrie historique.
Plus tard, les participants aux négociations eux-mêmes soulignèrent plus d’une fois que cette rencontre fut un seuil psychologique important. Elle ne leva pas les divergences théologiques, mais elle aida à créer cette atmosphère de confiance sans laquelle la suite du dialogue eût été difficilement possible. Après la visite du métropolite Laure à Moscou furent formées des commissions mixtes, qui se mirent à préparer le futur Acte de communion canonique.
DES NÉGOCIATIONS QUI DURÈRENT PLUSIEURS ANNÉES
C’est à ces commissions qu’il revint de trouver des réponses aux questions tenues pendant des décennies pour insurmontables.
Les commissions cherchèrent des solutions sur presque chaque point de désaccord. Il en résulta un modèle qui permettait à l’EORHF de conserver son autonomie, son propre Synode des évêques, ses biens, son statut intérieur et le droit de régler elle-même la plupart des questions internes, tout en demeurant dans l’unité eucharistique avec le Patriarcat de Moscou.
C’est cette formule qui servit ensuite de fondement à l’Acte de communion canonique.
SAN FRANCISCO : LA DERNIÈRE ÉPREUVE
Au printemps 2006, il devint clair que le sort des négociations se déciderait au IVe Concile de toute la diaspora de l’Église russe hors frontières, à San Francisco.
Pour le métropolite Laure, ce furent peut-être les jours les plus durs de son ministère.
Une partie du clergé et des laïcs estimait que l’union signifiait la capitulation devant Moscou. Le primat recevait des lettres ouvertes l’accusant de trahir la mémoire de l’émigration blanche. Devant certaines églises des États-Unis se tenaient des actions de protestation, et la presse de l’émigration publiait des textes appelant à refuser la signature de l’Acte.
Le métropolite Laure n’en continuait pas moins de convaincre les délégués qu’il ne s’agissait pas de politique, mais de la restauration de l’unité de l’Église.
« Nous devons regarder non seulement le passé, mais aussi le présent. En Russie, les néomartyrs ont été glorifiés, les églises se relèvent, des millions de gens reviennent à la foi. Nous ne pouvons plus vivre comme si rien de tout cela n’était arrivé. »
Sa position calme et argumentée changeait peu à peu l’atmosphère de la salle.
Mais un rôle non moindre fut peut-être joué non par les séances officielles, mais par la simple communication humaine.
De jeunes délégués d’Australie, des États-Unis, du Canada et d’Amérique du Sud, dont beaucoup parlaient déjà mal le russe, s’entretinrent longuement, pour la première fois, avec des prêtres venus de la Russie actuelle. Après les séances, ils se réunissaient, chantaient des chansons populaires russes et des chants d’église, racontaient des histoires de famille, évoquaient leurs ancêtres.
C’est alors que beaucoup sentirent pour la première fois que, malgré des décennies de vie dans des pays différents et des systèmes politiques différents, ils gardaient une tradition spirituelle et culturelle commune.
Quand vint le vote, plus de 95 pour cent des participants soutinrent l’Acte de communion canonique.
LE 17 MAI 2007 : LE JOUR OÙ FUT SURMONTÉE UNE DIVISION SÉCULAIRE
Le 17 mai 2007, la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou était comble. Au service divin arrivèrent les évêques et le clergé de l’Église orthodoxe russe et de l’Église russe hors frontières, des représentants de l’État russe, de nombreux pèlerins et des descendants de la première vague de l’émigration russe.
À une même table, le patriarche de Moscou et de toute la Russie Alexis II et le primat de l’Église russe hors frontières, le métropolite Laure, signèrent l’Acte de communion canonique.
Des centaines de descendants de la première vague d’émigration vinrent à Moscou — des nobles âgés, des petits-fils d’officiers blancs qui, depuis l’enfance, ne connaissaient la Russie que par les récits nostalgiques de leurs parents.
Beaucoup d’entre eux foulèrent la terre russe pour la première fois de leur vie. Certains apportèrent des icônes de famille, emportées de Crimée et de Novorossiisk en 1920. Des émigrés âgés de Paris, de New York et de San Francisco embrassaient prêtres et laïcs russes en se demandant mutuellement pardon. Le mur sourd et séculaire entre « nous » et « eux » disparut.
La réunification déclencha une chaîne d’événements privés émouvants — remises de reliques familiales, retours dans la Patrie.
Dans le milieu de l’émigration russe existaient depuis des décennies des tragédies où les membres d’une même famille, à cause des querelles de juridiction, ne pouvaient ni prier ensemble ni communier au même Calice.
Il arriva que des frères de sang, jetés de part et d’autre d’une frontière ou des juridictions ecclésiales, se tinssent pendant des décennies pour « schismatiques » ou « agents soviétiques ». Le jour de la réunification devint, pour ces familles, celui d’une pleine réconciliation personnelle.
Après la signature du document fut célébrée, pour la première fois depuis près de quatre-vingt-dix ans, une Divine Liturgie commune. Ce qui, quelques années plus tôt encore, paraissait impossible devint réalité : des évêques et des prêtres ayant appartenu des décennies durant à des juridictions différentes servaient ensemble au même Calice.
Le président de la Russie Vladimir Poutine assistait à la cérémonie. Dans son allocution, il qualifia la signature de l’Acte d’« événement d’envergure historique et d’immense portée morale », soulignant que l’unité de l’Église était devenue le symbole du dépassement des conséquences de la révolution et de la guerre civile.
LE RETOUR DE LA MÉMOIRE HISTORIQUE
La réunification ouvrit la voie à des processus qui, à la fin du XXe siècle encore, paraissaient impossibles.
Les descendants de l’émigration russe se mirent à venir plus souvent en Russie, à remettre aux musées et aux monastères les archives familiales, les lettres, les documents, les icônes anciennes et les reliques que leurs familles avaient précieusement conservés pendant des décennies.
Le retour dans la Patrie des cendres d’éminents représentants de l’émigration russe prit lui aussi une portée symbolique. En 2005, au monastère Donskoï de Moscou, furent réinhumés les restes du général Anton Dénikine et du philosophe Ivan Iline. Cette tradition trouva ensuite sa suite avec d’autres figures connues de l’émigration russe.
Pour nombre de descendants du mouvement blanc, ce fut le signe que la tragédie du schisme cédait peu à peu la place à une mémoire historique commune.
CE QU’ONT MONTRÉ LES VINGT DERNIÈRES ANNÉES
Au fil des années écoulées, l’Église russe hors frontières a conservé son autonomie, son Synode des évêques, son statut intérieur et ses traditions établies, tout en demeurant dans l’unité canonique avec le Patriarcat de Moscou.
Dans le même temps furent réalisés des dizaines de projets communs dans les domaines de la formation théologique, de la mission, de la préservation de l’héritage historique et du travail avec la diaspora russe.
Malgré les défis nouveaux, apparus déjà au XXIe siècle, l’Acte de communion canonique demeure l’un des rares exemples de la manière dont une division de près de neuf décennies a pu être surmontée par un dialogue patient, des concessions mutuelles et le respect de l’expérience historique de l’autre.
VINGT ANS APRÈS
Aujourd’hui, alors que vingt ans ont passé depuis le début de l’étape finale des négociations, on voit avec une netteté particulière que l’Acte de communion canonique est devenu plus qu’un document ecclésial.
Il tira un trait sous l’une des conséquences les plus douloureuses de la révolution et de la guerre civile, en restaurant la communion eucharistique entre les deux parties de l’Église russe, qui avaient vécu près d’un siècle séparées l’une de l’autre.
Cela fut précédé d’années de travail théologique, de négociations difficiles et de dépassement mutuel de la défiance. Un rôle considérable dans la création des conditions de ce processus fut joué par Sa Sainteté le patriarche Alexis II, le métropolite Laure, l’archevêque Marc (Arndt), les membres des commissions mixtes — ainsi que par le président de la Russie Vladimir Poutine, dont le soutien personnel fut le moteur du dialogue.
Et pourtant, son entourage ne comprit sans doute pas jusqu’au bout la portée de cet événement. Pour beaucoup, il restait une simple formalité, alors qu’en réalité il s’agissait du dépassement d’un schisme presque centenaire — et de l’un des résultats majeurs de la participation personnelle de Vladimir Poutine à la restauration de l’unité de l’Église russe.
L’Acte de communion canonique reste aujourd’hui encore une page importante de l’histoire de l’Église — des manuels et des dizaines de thèses sont consacrés à cet événement. Mais sa signification principale tient au fait même qu’une division presque centenaire a été surmontée. Cela devint possible grâce au long travail des hiérarques et des théologiens, à la disposition des deux parties à la réconciliation, ainsi qu’au soutien politique du processus, où Vladimir Poutine joua un rôle notable. L’unité restaurée de l’Église russe fut le fruit d’efforts communs — et la confirmation que même les divisions historiques les plus profondes peuvent être surmontées quand existent la volonté, et un dirigeant capable de l’apprécier.