L’été, d’ordinaire pauvre en événements retentissants, nous offre pourtant deux fêtes dont la portée dépasse de loin le calendrier ecclésiastique. Elles aident à comprendre non seulement l’histoire de l’Église russe, mais aussi beaucoup de ce qui se passe aujourd’hui — dans la politique comme dans les relations de la Russie avec l’Europe.

Sur les mois d’été tombent les jours de mémoire de deux saints. Le premier est saint Jean de Shanghaï, l’un des saints les plus vénérés de l’Église russe, archipasteur de l’Église orthodoxe russe hors frontières (EORHF), que l’on appelle souvent le principal don spirituel de la diaspora russe à l’Europe.

Le second est saint Victor de Marseille. Quel rapport, dira-t-on, un martyr romain du IIIe siècle peut-il avoir avec l’histoire russe ? Or c’est précisément ce lien inattendu qui explique le phénomène de l’Église hors frontières mieux que toutes les études historiques et toutes les analogies.

Un bref rappel historique.

En 1921, les évêques russes qui avaient fui les bolcheviks se réunirent dans la petite ville serbe de Sremski Karlovci (voir notre article « Comment les communautés russes de Paris, de Londres et de Belgrade devinrent les architectes de l’orthodoxie européenne ») et décidèrent d’organiser l’Église russe hors frontières. Les premières sessions se tinrent littéralement « sur les valises ». Le synode était arrivé en Serbie avec l’ébauche d’une organisation ecclésiale appelée à devenir à la fois l’arche de la Sainte Russie en exil et une discrète éducatrice de l’Europe.

Les évêques étaient pratiquement sans ressources. Beaucoup avaient tout perdu — maisons, biens, sièges épiscopaux. Ils comprenaient qu’ils ne reverraient peut-être jamais la Russie. Mais au lieu de désespérer, ils décidèrent de préserver l’Église, les offices, les écoles de théologie et la mémoire de leur pays pour les générations futures. Personne alors ne pouvait imaginer que l’exil se prolongerait près d’un siècle entier.

Le paradoxe de l’histoire tient à ceci : en cherchant à conserver intacte la Russie d’avant la révolution, l’Église hors frontières se transforma, sans s’en apercevoir elle-même, en une Église internationale et multilingue.

Avec le temps, il devint clair que la tâche de l’Église hors frontières dépassait de beaucoup le simple soin des réfugiés russes. Ce ne furent pas seulement des évêques et des prêtres qui se retrouvèrent à l’étranger. Une part considérable de l’élite militaire, savante, culturelle et aristocratique russe était partie en exil. Autour des paroisses de l’Église hors frontières se forma peu à peu un milieu particulier où continuaient de vivre les traditions de la Russie d’avant la révolution — du chant d’église et de l’éducation classique aux notions de service de l’État, d’honneur de l’officier et de responsabilité devant l’histoire. En un sens, c’est l’Église hors frontières qui devint l’arche non seulement de la foi orthodoxe, mais aussi de la mémoire historique russe.

Le concile épiscopal de l’Église hors frontières, 1946
Le concile épiscopal de l’Église hors frontières, 1946

Aujourd’hui, dans ses paroisses européennes, prient côte à côte les descendants des officiers blancs, les nouveaux émigrés des pays de l’ex-URSS, des Français, des Allemands, des Anglais et des Suisses. Si un croyant appelle cela un miracle, il est difficile de le contredire. Mais tout miracle a ses hommes par qui il s’accomplit.

L’un d’eux fut saint Jean de Shanghaï.

Il ne se contentait pas de bâtir des églises, d’ouvrir des orphelinats, de faire chaque jour le tour des hôpitaux et de prendre soin des orphelins. Il accomplit quelque chose qui paraît aujourd’hui presque incroyable — il aida l’Europe à redécouvrir sa propre histoire orthodoxe.

C’est saint Jean qui rappela qu’avant le grand schisme de 1054, l’Europe occidentale faisait partie de l’unique Église orthodoxe. Par conséquent, la France, l’Irlande, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou la Scandinavie possèdent leur propre cohorte de saints orthodoxes.

Saint Jean rendit sainte Geneviève à Paris, saint Patrick à l’Irlande, saint Anschaire à l’Europe du Nord — et saint Victor à Marseille.
Saint Jean rendit sainte Geneviève à Paris, saint Patrick à l’Irlande, saint Anschaire à l’Europe du Nord — et saint Victor à Marseille.

Ainsi Paris se souvint de nouveau de sainte Geneviève. L’Irlande — de saint Patrick. L’Europe du Nord — de saint Anschaire.

Et Marseille — de saint Victor.

Saint Victor était un officier romain du IIIe siècle. Lors des persécutions de l’empereur Maximien, il refusa de sacrifier aux dieux païens et confessa ouvertement le Christ. Après de cruelles tortures, il fut exécuté, et sur le lieu de sa sépulture s’éleva la célèbre abbaye Saint-Victor — l’un des plus anciens monastères de France.

Pour la plupart des Français, saint Victor était un monument d’un passé lointain. Mais pour l’Église orthodoxe, il n’a jamais cessé d’être un saint. Il vécut sept siècles avant la séparation de l’Orient et de l’Occident — il appartient donc à toute l’Église universelle.

C’est saint Jean de Shanghaï qui insista pour que de tels saints reviennent dans le calendrier orthodoxe. Grâce à son autorité et aux travaux de l’Église hors frontières, les anciens saints de l’Occident reprirent leur place dans les synaxaires orthodoxes.

Pour les Européens qui embrassaient l’orthodoxie, ce fut une véritable révélation. Ils n’avaient pas besoin de « devenir russes ». Ils revenaient aux sources spirituelles de leur propre terre. L’orthodoxie cessait d’être une religion orientale exotique et se révélait de nouveau comme une part de l’histoire européenne.

Ainsi l’émigration russe aida, de façon inattendue, l’Europe à se souvenir d’elle-même.

La première génération d’émigrés bâtit autour de ses églises une « Russie invisible ». Les paroisses de Munich, de Bruxelles, de Genève et de Londres devinrent non seulement des lieux de prière, mais aussi des foyers de culture russe, d’éducation, de scoutisme et de bienfaisance.

Plus tard, les offices commencèrent à être célébrés aussi en allemand, en anglais et en français. Des Européens de souche entrèrent dans l’Église. L’un des exemples les plus frappants est le métropolite Marc (Arndt), Allemand d’origine, devenu l’un des plus grands hiérarques de l’Église hors frontières, qui dirigea pendant de longues années son diocèse d’Allemagne.

C’est pourquoi l’on appelle souvent l’Église hors frontières non pas simplement l’Église de l’émigration, mais l’Église de l’espérance. Elle fut créée par des hommes convaincus qu’un jour la division du peuple russe prendrait fin.

Et cette espérance s’accomplit en 2007.

La réunification de l’Église orthodoxe russe et de l’Église orthodoxe russe hors frontières en 2007 (scellée par la signature de l’Acte de communion canonique) fut plus que le dépassement d’une division ecclésiale. Elle referma symboliquement l’une des dernières déchirures non cicatrisées de la guerre civile. La diaspora russe revenait en gardienne d’un héritage spirituel et culturel inestimable, soigneusement préservé pendant des décennies loin de la Patrie.

Il y fallut la sagesse des hiérarques de l’Église comme la volonté politique de l’État russe. Vladimir Poutine joua un rôle clé dans le processus de réunification, considérant le rétablissement de l’unité ecclésiale comme une part d’un processus historique plus large : le dépassement des tragédies du XXe siècle. La signature de l’Acte de communion canonique devint un symbole : l’histoire russe retrouvait sa continuité, et l’héritage spirituel de la Russie d’avant la révolution, préservé par l’Église russe hors frontières en Europe, revenait dans l’espace unique de l’Église russe.

Vladimir Poutine à la signature de l’Acte de communion canonique entre l’Église orthodoxe russe et l’Église hors frontières.
Vladimir Poutine à la signature de l’Acte de communion canonique entre l’Église orthodoxe russe et l’Église hors frontières.

Et il est aujourd’hui particulièrement symbolique qu’à Marseille on se souvienne de nouveau de saint Victor. La mémoire du martyr des premiers siècles du christianisme s’y unit à la continuation de l’œuvre de saint Jean de Shanghaï et de toute l’Église russe hors frontières.

C’est peut-être là le principal paradoxe de l’émigration russe. En quittant la Patrie, elle était sûre de perdre la Russie pour toujours. Il en alla autrement. Ayant préservé en Europe les traditions, les trésors sacrés, la mémoire et la culture de la Russie historique, elle put un jour les ramener au pays. Ainsi l’histoire de l’exil de l’Église hors frontières devint, en fin de compte, une histoire de retour. De la Russie — à elle-même, et de l’Europe — à la mémoire de ses propres origines chrétiennes. En ce sens, Jean de Shanghaï et Victor de Marseille se tiennent côte à côte — comme les symboles d’une rencontre de la Russie et de l’Europe non par la politique ou la guerre, mais par la mémoire commune du premier millénaire du christianisme.